La perspective monumentale de l’abbaye

Le plus grand secret de l’abbaye de Villers-la-Ville ?
Vous souvenez-vous de notre précédent article consacré à la chapelle Notre-Dame de Montaigu (1) ?
- Nous y expliquions que cette chapelle, commencée en 1613 sous l’abbatiat de Robert Henrion (1587-1620), achevée puis bénie en 1616 par l’évêque de Namur, n’était pas seulement un lieu de dévotion. Perchée sur les hauteurs orientales du domaine, elle domine toute l’abbaye, telle un phare.
Et si cette chapelle était en réalité la clé de lecture de tout le site ?
Une chapelle qui attire les foules
Dès 1619, la renommée des miracles attribués à Notre-Dame de Montaigu attire des dizaines, puis des centaines de pèlerins venus de tout le Brabant et bien au-delà.
- Pour préserver la tranquillité de la vie monastique, les moines doivent rapidement organiser leur accueil. Une porte est percée dans le mur d’enceinte, juste derrière la chapelle, afin d’éviter que les pèlerins ne se promènent librement dans l’abbaye.
- Quelques années plus tard, une seconde petite porte est aménagée près de la porte de Namur, au pied de la vigne. Un escalier de pierre permet alors de rejoindre directement la chapelle en longeant la
Ces aménagements témoignent de l’importance considérable prise par ce sanctuaire marial devenu lieu de pèlerinage.
Pourquoi une telle importance ?
La réponse se trouve en partie dans la spiritualité cistercienne.
- Saint Bernard de Clairvaux vouait une profonde dévotion à la Vierge Marie et contribua puissamment à développer cette dévotion dans l’Ordre cistercien. Les abbayes cisterciennes sont ainsi très fréquemment placées sous la protection de la Vierge Notre-Dame.
- Le bâti cistercien privilégie par ailleurs la sobriété : les décors sont volontairement dépouillés afin de ne pas distraire l’esprit de la prière et de la Dans cet univers épuré de pierre, de lumière et de silence, la Vierge occupe une place particulièrement importante.
- Pour l’anecdote, dans le réfectoire (20) de l’abbaye de Villers, la Vierge Marie était seule présente sur une grande fresque en hauteur sur le mur côté Sud (aucune autre image n’ornait le réfectoire).
À Villers, cette dévotion prend une dimension toute particulière avec la chapelle Notre-Dame de Montaigu (1).
Une intuition géniale ?
Il est permis de s’interroger.
Construite sur les hauteurs côté Orient, la chapelle constitue un remarquable point de repère dans le paysage (NB : à l’époque, au-delà des murailles étaient des champs et non une forêt comme aujourd’hui). Elle est particulièrement exposée à la lumière du soleil levant et reste visible lorsque le jour décline (la pointe de la chapelle réglant ainsi le lever et le coucher du soleil dans la vie monastique cistercienne).
Elle domine ainsi l’abbaye comme un véritable phare spirituel.
Robert Henrion avait-il déjà imaginé une relation visuelle entre la chapelle (1) et son palais (7-8)?
Nous ne disposons pas, à ce jour, d’un document permettant de l’affirmer avec certitude. Mais l’implantation de la chapelle et son rapport visuel avec le domaine invitent naturellement à se poser la question.
Un siècle plus tard, l’abbé Jacques Hache (1716-1734) semble reprendre cette relation pour lui donner une ampleur extraordinaire.
Un projet dessiné en 1726, attribué à Van Wel et conservé notamment par une représentation gravée, montre une profonde transformation de l’abbaye organisée autour d’un vaste axe Est-Ouest.
Cette fois, il ne s’agit plus simplement d’une chapelle dominant l’abbaye : c’est pratiquement toute l’abbaye qui semble organisée pour dialoguer avec elle.
De Montaigu au cœur de l’abbaye
Depuis la chapelle Notre-Dame de Montaigu (1), véritable point focal de la composition, le regard descend progressivement vers le cœur du domaine.
Se succèdent alors :
- quatre terrasses monumentales (2) disposées en amphithéâtre, reliées par deux grands escaliers convergents (3) encadrant un parterre floral axial ; la terrasse basse accueille une fontaine octogonale (4) et deux pavillons de garde;
- un vaste jardin classique à la française (6), organisé en forme de croix, avec en son centre un élément statuaire de plan octogonal et deux fontaines latérales ;
- le nouveau palais abbatial (7-8-10), entièrement reconstruit et recentré sur cet Son vaste vestibule traversant (8) (le dôme) s’ouvre côté jardin par une triple arcade, tandis que sa porte principale donne sur la cour d’honneur (9). En toiture du dôme toujours dans ce même axe un très petit mais élégant belvédère offrait une vue panoramique sur le domaine ;
- une vaste cour d’honneur (9), fermée et ordonnancée, destinée notamment à recevoir les hôtes prestigieux de l’abbaye avec leurs carrosses ;
- une longue galerie d’accès (11) d’environ 56 mètres, reliant le palais à l’espace des futures arcades (12) et longeant notamment le réfectoire (20), la cour des poules et la chapelle basse Saint-Bernard (21) ;
- enfin, en 1784, les magnifiques arcades de la pharmacie (12), réalisées sous l’abbé Pirmez, viennent donner à l’ensemble son puissant point d’aboutissement occidental.
Et ce n’était peut-être pas encore la fin ; le projet devait vraisemblablement se prolonger jusqu’à une nouvelle porte de Bruxelles (14-15), parfaitement alignée sur cet axe. Cette porte ne sera finalement jamais réalisée.
Une perspective de dimension exceptionnelle
Entre la chapelle de Montaigu (1) et les arcades (12), l’axe mesure environ 265 mètres.
- Si l’on prolonge la perspective jusqu’à l’emplacement projeté de la porte de Bruxelles (15), on atteint environ 375 mètres.
- Pour une abbaye, une telle composition est unique et
- Elle associe, sur une même ligne : un sanctuaire marial (chapelle ND de Montaigu)→ des terrasses en amphithéâtre → un jardin classique → un palais abbatial → une cour d’honneur → une vaste allée d’accès → une porte monumentale (les arcades) → une grande cour commune → une porte d’entrée abbatiale → puis le monde extérieur.
À notre connaissance, une composition de cette ampleur et de cette nature est unique et exceptionnelle dans le monde cistercien européen.
Et c’est précisément ce qui mérite d’être étudié.
Un cheminement spirituel ?
Au-delà de la prouesse architecturale et paysagère, cette perspective pourrait-elle avoir une signification spirituelle ?
Imaginons le visiteur d’autrefois venant du monde extérieur à l’entrée de l’abbaye.
- La perspective l’invitera progressivement à pénétrer dans un autre
- Après avoir passé la porte de Bruxelles (15), puis la cour de travail, la triple arcade (12) constitue un premier seuil monumental. Elle marque l’entrée dans l’espace proprement abbatial et strictement réservé à la vie monastique.
- Après avoir emprunté la longue et vaste allée (11) le long du réfectoire (20) et de la chapelle St Bernard (21), le visiteur traverse un porche de passage sous un bâtiment de fermeture (10) et pénètre dans la cour d’honneur (9) du palais abbatial, espace plus solennel et réservé aux hôtes prestigieux.
- Il est accueilli par l’abbé en personne, père spirituel de la communauté, sur le pas de la porte avant d’entrer dans le palais (7-8).
- Après la traversée du grand vestibule d’accueil (8) du palais, une nouvelle triple arcade invite le visiteur vers le jardin de l’abbé (6).
- Et là, changement d’atmosphère ; après les bâtiments et les portes, apparaît le jardin (6), parfaitement ordonné, géométrique et lumineux : une image merveilleuse du jardin d’Éden, de la Création
- Mais le parcours n’est pas terminé ; au-delà du jardin apparaît la
- Il faut encore gravir les quatre terrasses (2), puis poursuivre l’ascension par le grand et double escalier convergent (3) gardé par 2 pavillons en première terrasse.
- L’effort physique et le cheminement spirituel accompagne alors l’élévation du regard ; et tout en haut apparaît la chapelle Notre-Dame de Montaigu (1).
- L’aboutissement ultime de ce parcours est aussi le point culminant symbolique abbatial (orienté Est vers Jérusalem).
- Marie, dans la tradition chrétienne et particulièrement dans la spiritualité cistercienne, conduit alors l’Homme vers le Christ et vers Dieu dans la Résurrection.
Le chemin architectural devient ainsi, potentiellement, un chemin de l’âme.
Et dans l’autre sens ?
La lecture inverse est peut-être encore plus intéressante.
- Dieu, dans les cieux, domine la
- Depuis la chapelle de Montaigu (1), le regard descend vers l’abbaye.
- Marie règne sur le jardin (6).
- Le jardin domine le palais (7-8).
- Le palais domine la cour d’honneur (9).
- Puis la perspective se prolonge vers les arcades (12) et, au-delà, vers le monde séculier.
- On peut alors imaginer une lecture symbolique : du céleste vers le
- Depuis le point culminant, Marie protège et veille sur le jardin, image de la Création ; sur le palais, siège de l’autorité spirituelle de l’abbé ; puis sur l’ensemble du domaine et enfin sur le monde extérieur, séculier.
- Ainsi, dans un sens, l’homme monte vers
- Dans l’autre, le regard descend symboliquement du ciel vers les
Simple coïncidence ?
C’est ici que commence la partie la plus passionnante — et la plus difficile à démontrer historiquement.
Avons-nous la preuve écrite que les abbés Henrion, Hache et Pirmez ont conçu consciemment cette perspective comme un parcours spirituel ? Pas encore.
Mais pouvons-nous ignorer la remarquable cohérence de l’ensemble ? Ce serait tout aussi imprudent. Trois générations d’abbés, sur près de deux siècles, ont contribué à mettre en relation :
- une chapelle mariale élevée sur les hauteurs ;
- des terrasses et des escaliers ;
- un jardin géométriquement ordonné ;
- un palais abbatial recentré ;
- une cour d’honneur ;
- une porte monumentale ;
- et un axe dirigé d’est en
Coïncidence ? Peut-être.
Intention architecturale ? Très probablement.
Intention spirituelle ? Une hypothèse qui mérite encore d’être étudiée. Et c’est précisément ce qui rend cette histoire passionnante.
Ouvrez les yeux…
Aujourd’hui, cette extraordinaire composition est difficile à percevoir.
Les arbres ont grandi, la végétation a progressivement fermé les vues, la voie ferrée a coupé le paysage historique conçu par les moines cisterciens et la N275 traverse désormais les arcades.
La perspective est toujours là, bien présente mais elle est simplement aveuglée.
Pour s’en rendre compte, il suffit de monter sur les deuxième et troisième terrasses, de faire abstraction quelques instants des aménagements modernes et de regarder attentivement dans l’axe.
Alors, peu à peu, le paysage reprend son sens.
Et l’on découvre que les moines cisterciens et les abbés de Villers ne construisaient pas seulement des murs.
Ils construisaient aussi des paysages, soigneusement ordonnés, capables de produire des effets de lumière, de profondeur, de mouvement et peut-être même de transmettre des messages spirituels.
Et peut-être… des itinéraires vers Dieu.
Une expérience à tenter
Lors de votre prochaine visite, essayez quelque chose de très simple :
- Montez jusqu’à la deuxième ou la troisième
- Oubliez un instant la route, le chemin de fer et la végétation.
- Regardez vers l’ouest.
- Puis retournez-vous et regardez vers
- Vous commencerez peut-être à voir l’abbaye
Car derrière les ruines que nous admirons aujourd’hui se cache une immense composition paysagère que les siècles ont progressivement brouillée… sans parvenir à complètement l’effacer.
Et demain ?
Notre ASBL « L’Abbaye de Villers en Brabant 2046 » souhaite contribuer à redonner toute sa lisibilité à cette perspective exceptionnelle.
Parmi les projets envisagés figure notamment la création d’un point de vue panoramique à l’ouest, sur les hauteurs de la carrière du Chalet de la Forêt, avec une plateforme accessible également aux personnes à mobilité réduite.
Ce belvédère permettrait d’embrasser enfin d’un seul regard cet axe monumental aujourd’hui largement masqué par la végétation et les infrastructures modernes.
Notre ambition est simple : faire redécouvrir aux Villersois et aux visiteurs une partie de leur patrimoine qui est toujours là, mais que l’on ne regarde plus.
Et si cette aventure patrimoniale vous passionne :
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Dominique Mommer
ASBL « L’Abbaye de Villers en Brabant 2046 » – AVB2046 – août 2026 AVB2046.be
Sources principales : Archives de l’Abbaye de Villers, Coomans, Boulmont, recherches de l’ASBL AVB2046 et analyses historiques et architecturales.




